Janvier

Dimanche 2 janvier
1993, la sale année est terminée. Je ne sais ce que me réserve la naissante, mais je gage que rien de plus terrible ne pourra m'arriver. A moins que, du purgatoire, je sombre corps et âme dans l'enfer.
Je relisais les premières lignes écrites en 1993 : que de bonnes résolutions, quel échec abîmique.
Dans ma cage à lapins, rue Vercingétorix, mon Purgatoire je le redis, je dois assumer la part essentielle de ma responsabilité. Je ne suis pas seul, mais presque. Juridiquement, je me suis érigé à la tête de toutes ces ruines pour éviter que les personnes que j'aime ne soient atteintes. Je ne sais si cela suffira.
J'ai 24 ans et je ressens cet instant comme une rupture totale avec l'évolution tourmentée de ma vie. Faiblesse, amoralisme, perdant génétique, quelle tare m'a conduit si bas, dans cette chute retentissante.
Si tout c'était correctement déroulé, je serais actuellement gérant d'une maison d'édition florissante, commençant à grignoter avec un appétit insatiable les marchés européens, vice-président, puis président d'un GIE rassemblant des sociétés prometteuses. Ma future femme, Kate, belle comme une déesse et aimante, à mes côtés pour me soutenir dans tous les petits travers et les épreuves d'une ambition qui se réalise. La victoire suprême serait d'avoir réussi à laisser à Heïm le loisir de se consacrer au monde des idées, de l'écriture, et de tous les arts. Prendre la suite, voilà quel était l'objectif.

La réalité ? Dans un HLM en guise de Purgatoire, je me prépare à assumer les faillites en séries de la majeure partie des sociétés du groupe, mon agenda se remplit de rendez-vous avec la justice, peut-être bientôt avec la police, et puis les barreaux pourquoi pas ! Entrepreneur de démolitions se qualifiait Léon Bloy. Moi j'en suis un, un vrai, un magistral !
J'étais vu comme un enfant, puis un jeune homme modèle pour beaucoup. Me voilà devenir un homme raté. Quelle leçon ! Voilà où se reconnaît l'intellectualisme suprême : dans l'incapacité absolue à s'appliquer les sermons proférés puissamment.
M'en sortirais-je ? En tout cas j'essaierais de canaliser mon énergie à cela.
Je ne me sens pas vraiment désespéré. Mon état est ambigu, entre l'indifférence responsabilisée, le dégoût d'un amorphe et l’abattement d'un condamné à mort. Je me chatouille de temps en temps pour laisser transparaître un sourire.

Lundi 3 janvier
Avec sa féminine voix de fée, Ornella me touche toujours autant. Cette jeune fille, que je ne connais qu'à travers ses sonorités vocales, remue en moi les plus braisés sentiments. Elle se présente comme une déesse : 1m77, 56 kg, blonde comme l'astre brûlant, les yeux gris-bleus, visage sirènéen, une taille de guêpe. Ouf ! ouf ! Mirage peut-être.

Vendredi 7 janvier
Beauté du monde et joie de vivre n'éclairent pas mes cieux. Je ne me juge même plus digne de pamphléter, si ça ne concerne pas ma propre déliquescence. Comment pourrais-je encore soutenir une critique, alors que j'ai tout échoué. Sens de l'humour, un chouïa, sens des affaires, pour le gouffre, sens de la vie, je ne l'ai plus, si je l'ai jamais eu. Les pages de lamentations suffisent.
Positiver, scandent les âmes constructives. La volonté de se battre suppose, aux entournures, quelques fibres frissonnantes. Piètre passion pour ce monde que je ne saisis pas. J'y suis comme un poisson sur la berge. Mon agitation ne fait qu'accélérer ma perte.
Relever la tête, serrer les poings et, couilles en avant, affronter ces épreuves formatrices. Voilà le seul plan qui vaille. Sans chichi, ni circonvolution.
J'essaierais d'éviter le pathos pleurnichard pour la prochaine séance de scribouillage.
Depuis mon Purgatoire, je rejoins les étoiles pour quelques heures.

Samedi 8 janvier
Focalisé comme un cyclope égocentrique sur la décadence de mon feu micro-empire, j'ai délaissé les drames nationaux et internationaux du moment.
C'est dans l'enceinte de la cathédralesque Sainte-Geneviève, bibliothèque de son état, stationnant verticalement dans l'attente d'un fauteuil de bois, que j'm'en vas fouiner les tourments qui crispent de tous bords cette année naissante.
Comment va la France balladurienne ? Mouillée dans ses ornières, fleuves et rivières qui découchent, la nature qui fait des pâtés de boue sur quelques bâtisses au bas d'une montagne : rien ne va plus dans notre hexagone trempé.
La générosité facile n'ayant pas la capacité d'ubiquité, nous ne pouvons même pas en fournir quelques maousses bombonnes à l'Australie qui voit sa belle Sidney menacée par les flammes.
La puissante Yougoslavie de Tito agonise aujourd'hui en pleine liberté barbare. Guérilla fratricide où l'on s'étripe par religion et pour quelques mètres de terrain à conquérir. Fabuleux spectacle d'outre-tombe.
Le « Grand Machin », Castrat suprême de l'action efficace et de la sévérité appliquée, délave de jour en jour le bleu de ses forces. A tel point que les grands képis hurlent à l'humiliation : comprenons que le léchage de panards dans cette contrée désertée par l'hygiène ne doit pas être des plus ragoûtantes activités.
Aparté dans la grande salle de la Sainte. Maître des maîtres de la plume incandescente, Léon Bloy nous offre quelques impétueux morceaux dans son journal pamphlétaire Le Pal.
Sur la République de 1870 : « La décrépitude originelle de cette bâtarde de tous les lâches est à faire vomir l'univers. Jézabel de lupanar, fardée d'immondices, monstrueusement engraissée de fornications, toute bestialité de goujat s'est assouvie dans ses bras et elle ressemble à quelque très antique Luxure qu'on aurait peinte sur la muraille d'un hypogée. »

Lundi 10 janvier
0h40. Couché dans mon Purgatoire, attendant que mes lentilles souples soient nettoyées par les gloutons déprotéinisateurs, je noircis un brin.
Je viens d'achever la frappe de la liste des créanciers de la sebm que je dois remettre aujourd'hui au juge-commissaire, dans le cadre du redressement judiciaire de cette société. La mécanique de la liquidation va bientôt débuter. Drames en série qu'il va falloir assumer et gérer le mieux possible. Avec les dettes sociales et bancaires, les créances dues se montent à plus de quatre millions de francs. Ça n'est pas du désastre de seconde zone, cette affaire !
Aurore au téléphone. En pleine révision. Charmante, mais je ne sais où me mène cette relation.
Kouchner au petit écran, pour la énième fois l'invité de Sinclair. Humanitariste à paillettes, il rappelle ses rengaines sans constater le moindre changement. Sa phraséologie à souvent tendance à m’irriter.

Jeudi 20 janvier
Pas de bon poil ce soir. Courbé sur un Compaq préhistorique en train de sortir des contrats de coproduction sur une pas plus fraîche imprimante à picots, la bête se plante. « Error disc 1701 », à peu de choses près, me répète-t-elle sur son écran. J'enrage. Ma soirée de travail bousillée, et demain l'angoisse d'une résurrection improbable. Saleté de monde moderne.
Me voilà revenu à de plus artisanales occupations : barbouiller mon papier à petits carreaux.
Repris contact téléphonique avec quelques copines de faculté pour leur souhaiter mes vœux les plus chaleureux.
Elodie D., charmante demoiselle qui passe le gros de son temps à l'Apec (l'Anpe des cadres) en vue d'effectuer quelques recherches. Jolie petite femme blonde, la coupe au carré, d'une blondeur californienne ; elle s'est littéralement métamorphosée par la rencontre amoureuse. Un peu boulotte auparavant, ses formes se sont élancées, son caractère s'est affermi dans la douceur. D'une très agréable compagnie.
Sabrina L., exilée à Nancy, pétillante et délicieuse jeune fille connue en Deug de droit à Paris I, nous nous sommes promis de nous voir lorsque je rapporterai l'ouvrage original prêté à la Seru par la bibliothèque municipale d'Epinal. Fraîche et détonante, son contact revigorerait le plus apathique des fatalistes. Touchante affection de sa part, elle m'avait envoyé une petite carte de vœux au château d'O, ce que j'apprends au bout du fil, sortant de moins en moins de mon Purgatoire.
Valérie S., grande, fine et jolie blonde, mais pas seulement : brillante surtout. Connue lors d'un achat de livres de droit que je lui ai fait à mes débuts universitaires, nous avons sympathisé et les liens ont tenu. Elle vient de sortir major de sa promotion au concours du CFPA. La voilà avocate. Elle viendra à Paris en mars pour assister à une petite cérémonie présidée par le Premier Président de la Cour de Cassation et à laquelle sont conviés tous les majors de ce concours en France. Nous nous verrons à ce moment.
Anne L., petite poupée brune, à l'air fragile et à la peau nacrée. Discrète, peut-être timide, elle participe actuellement au salon sur la mode ce qui ne lui laisse pas de temps. Nous nous reverrons bientôt.
Vania C., grande brune à la Carole Bouquet, qui m'appela la première. Toujours enchanté de l'avoir et de la voir.
Lamia I., vieille connaissance de première année de droit, longue chevelure brune, yeux de magnifiques couleurs, mais insaisissable. D'origine marocaine je crois, elle semble toujours avoir mille soucis à régler. Très gentille et douce.
Aline L., pour la fin. Ma plus ancienne copine. Depuis la classe de première au lycée de Cergy Saint-Christophe, nous nous suivons. Elle est déjà apparue dans ce journal lorsque j'ai décrit les caractéristiques supposées de son comportement. Très jolie et également brillante étudiante, elle semble s'être fixée en amour. Nous nous rencontrerons bientôt.
Mazette, quel catalogue ! Et pourtant je n'en ai violé aucune. Ce besoin de contacts, c'est évidemment pour compenser l'immense vide affectif et sexuel qui m'habite, si j'ose dire... Aurore n'a été qu'un leurre et Ornella qu’une escroquerie sentimentale.
Je ne dois pourtant pas m'étourdir de projets : la plupart de ces jeunes filles sont déjà bien installées avec quelqu'un.
Me voilà donc revenu à ma solitude de départ, avec un sentiment de perdition progressive en supplément.

Samedi 22 janvier
Que file le temps, sans que s'apaisent mes tourments. Emporté vers Laon par un train corail, je vais passer mon dimanche à Au, pour retaper la propriété familiale. C'est bien le dernier lien que je tente de conserver avec ma famille de cœur.
Quand redeviendrais-je acteur de ma vie ? J'ai la chance de n'être gêné par aucune maladie, et je me sens plus apathique qu'un comateux. Coup de déprime ? Même plus. Conscient de la puissance chromosomique sur mon destin en forme de désastre.
Sortons du bulbe.
Los Angeles a tremblé sur ses bases. Quelques secondes d'expression pour les plaques terrestres valent à la Californie un deuil pour 55 de ses âmes, 8 000 blessés à soigner et 150 milliards de francs à dénicher pour réparer le sinistre. On dit merci à la faille de San Andreas... en attendant l'heure prochaine du Big tremblement, celui qui engloutira l'Etat.
De l'autre côté, Washington et les alentours se glacent à la façon d'un pôle. Des descentes, entre moins trente et moins quarante, impitoyables pour plus de 150 personnes défuntes. Là-bas, le temps n'est plus un simple sujet de conversation chez le commerçant.

Dimanche 23 janvier
Encore sur les rails pour cette séance d'expression écrite. De retour vers Paris, après ce passage furtif, mais ô combien régénérateur, au château d'Au.
Samedi soir, Karl m'entraîne, facilement je le confesse, vers La Loco de Saint-Quentin, lieu de danses techno-funko-rock et de beuveries en règle. Heures défoulatoires sans prétention à oublier au plus vite. A noter le gag obsessionnel de Karl : obtenir du disc-jockey la diffusion d'un morceau de java, accordéonisé par le raffiné André Verchuren, afin d'inviter à danser une mignonnette petite blonde sans doute conquise par l'exploit impensable. Le gag restera au stade embryonnaire.
Aujourd'hui, transport avec Hermione du foutoir gangrenant la future chambre de Sally vers des destinations plus appropriées. Temps poisseux et humide, à vos souhaits !
Heïm me fait visiter les pièces dont la rénovation est achevée : le petit salon, magnifié par les peintures murales, portales plus précisément, de Mary, par les nombreux tableaux qui la tapissent, par la douce atmosphère de sérénité qui y règne. Bureau, chambre et salle de bain à aménager, chaudes pièces.

Février

Vendredi 4 février
Péronne dans la Somme. Je sors du Conseil de Prud'hommes où je figurais comme représentant légal de la seru contre Valérie F. et d'Odilivre contre Catherine L. Affaires de non paiement de salaires auxquelles j'ai opposé l'entreprise de démolitions menée par les intéressées et Martine Dugant contre les sociétés sabordées. Convoqué à 14h30, mes deux affaires n'ont été exposées qu'à partir de 16 heures. Même en province les salles d'audience bouchonnent.
Avant nous, de talentueux ou saoulants avocats donnent vie à de banaux conflits employeur-salarié. Dans le lot des présents un employé cul terreux, truculent par excellence, nous offre un spectacle digne des plus bouffonnes farces de mauvais boulevards. Grommelant dans son double lors de la plaidoirie de son représentant, il se lève de temps à autre et braille des « Maître ! » au Président roupillant et lance à la toute jeune avocate de la partie défenderesse : « Vos preuves, vous pouvez vous asseoir dessus ! ».
Mon état, stationnaire ? Plus vraiment. Je ne passe plus seulement mes journées à gérer l'anéantissement progressif. Une nouvelle perspective constructrice s'ouvre à moi. Je repars à la Bibliothèque nationale, l'âme ethnologue, pour exhumer des œuvres d'érudits traitant des localités sous la Révolution. Du projet embryonnaire, je dois tout entreprendre : enquête et prise de contact avec mairie, libraires, associations culturelles, presse et sponsorisation. Variété d'actions passionnantes. J'espère que, depuis mon Purgatoire, je saurais empoigner la perche que Heïm m'a tendue.

Dimanche 5 février
Au s'éloigne, mon Purgatoire se rapproche, et tout ça grâce à la SNCF.
Samedi, avec Monique, Alice, Hermione et Karl, poursuite du déménagement d'un château l'autre. Débarrassage de la Maison de Garde, notamment la pièce poussiéreuse et encombrée de vieux meubles, archives, crottes de rats et insectes morts ou fuyants. Les biscottos chauffent toute la journée. L'esprit de dérision des situations, vif au début, se calme nettement à l'approche grandissante de la fatigue.
Le soir, virée avec Karl à La Loco de Saint-Quentin. Toujours aussi curieux d'observer les relations entretenues par de jeunes gens comme nous dans le cadre ludique et superficiel, qui compense souvent une misère sexuelle, des boîtes de nuit.
Le cromagnonnage, concentré des pulsions et des comportements primaires de l'homo sapiens sapiens, trouve ici un terrain de prédilection.
Ne se fier à aucune des relations apparentes qui s'ébauchent, n'accorder aucun crédit à toute marque d'intérêt que l'on semble nous porter sous peine de se voir, l'instant d'après, ratatiné à la plus inconsistante figure égarée dans le malodorant grouillement nocturne.
Avant tout, pour la Pute à Trou, donner sa viande à renifler dans une parure excitante. Certes, il subsiste de saines demoiselles, mais le milieu s'incruste au détour d'un déhanchement et, finalement, elles s’accommodent des dérives microcosmiques.
Pour la Bite Molle la partie est plus délicate, d'autant plus quand elle n'est pas accompagnée de sa Pute à domicile, mais seulement d'autres Bites Molles. Le charme seul ne paie pas pour le mâle. Il lui faut un sens de l'initiative et du contact de bon aloi pour espérer dépasser le cercle bêtifiant de ses rivaux.
La Pute à Trou, au petit genre bien placé, à l'atout mis en valeur, règne sans peine dans ce sombre royaume de l'illusoire et de l'illusion. Très vite une nuée de Bites Molles gravite autour de la longue paire de jambes bien enveloppée de résille ou de nylon noir, du popotin charnu à souhait qui se trémousse pour échauffer l'instinct reproducteur du pauvre jobard suant, de la poitrine bombée qui suit le rythme, tétons en avant, rondeurs alléchantes.
Un vrai délice décadent que ce sous-sol à décibels.
Jeudi 10 février
1h33 du matin. Pas sommeil, à l'horizontal dans mon Purgatoire. C'est en ces moments de sérénité, dans le silence nocturne, que je peux m'exercer à quelques analyses fondamentales.
XXe siècle dans sa dernière décennie, quelques milliers d'années pour l'histoire humaine et rien ne semble évoluer dans l'instinct comportemental de mes contemporains.

Samedi 12 février
2h43 du matin. Plutôt brèves mes analyses fondamentales, hé ! hé ! Le polochon aura eu raison sans mal de mes pompeuses réflexions en germe.
Cette nuit s'annonce plus inspiratrice pour dessiner quelques lettres romaines sur ces petits carreaux de papier.
Marchant fréquemment dans la capitale, je suis enthousiasmé par la quantité de jolies demoiselles, émouvantes par leurs jolis traits, qui existent dans ce monde. Et dire qu'une seule d'entre elles pourrait me rendre le plus heureux des hommes, et foudroyer ma pesante solitude. Je n'ai pas encore la talentueuse goujaterie pour les enivrer au milieu de l'asphalte.
Le bougre n'a pas résisté longtemps aux charmes des songes. J'en ai raté mon train de ce matin pour Amiens.
Dernier tour de piste du déménagement d'un château l'autre. Après 17 ans d'occupation par Heïm et sa mesnie, la demeure va abriter de plus conventionnelles existences. Hermione et Alice investissent la maison de Julie, Monique débarque au château d'Au, Karl attend de se rouler dans les étendues de l'armée nationale. Eclatement rendu nécessaire par les contingences matérielles et géographiques. De mon Purgatoire, je ne fais pas fier.
Ce soir, reprise du Tchou-Tchou en sens inverse pour retrouver ma décadente Lutèce. Au bout du quai doit m'attendre une jeune femme d'une trentaine d'années connue dans un recoin de Bibliothèque nationale, à la belle époque de mes recherches historiques pour la seru. Jeune étudiant en droit à la Sorbonne, je trouvais chez elle une espèce de confrère, puisqu’elle préparait un doctorat sur l'influence de l'Encyclopédie dans les développements révolution­naires.
Exilée à Lyon, elle revient dans la capitale pour le week-end. Nous ne pouvions manquer nos amicales retrouvailles. Je l'accueillerai pour la nuit dans mon Purgatoire, section chambre d'ami.
La presse reprend du service dans les contrées bleues-kakies des forces onusiennes. L'OTAN va jouer les tireurs d'oreilles si, dans dix jours, les méchants Serbes n'ont pas promené leur artillerie lourde à 20 km de l'ensanglantée Sarajevo. Il était temps que nous grognions.
Entre les intégrismes religieux et les guérillas de clans, nous sommes encore, à l'aube du pâle an 2 000, englués dans les comportements les plus archaïques. Quand donc l'intelligence humaine évoluera-t-elle un chouïa, juste pour ne plus nous offrir la terrible tragédie quotidienne de corps écharpés, de tripes à l'air, de massacres sans cesse recommencés ?
Sisyphe, la gueule écrasée par son putain de caillou, n'a qu'à bien se tenir.
18h20. En partance pour le retour. Entre chien et loup la masse céleste rechigne à se transmuer en firmament, s'étirant vers l'horizon en de rosés pastels, le tout coiffé par quelques stratus vagabonds.
Les Guignols de l'info sur Canal + prêtent des pouvoirs anesthésiants et soporifiques au Premier Ministre. Force est de constater que si la politique internationale émoustille les plus endurcis de nos analystes, les affaires intérieures coulent au fil des réformettes, sans de vagues trop faire. Ci-gît la France, en plein redressement national. Ce n'est plus une cohabitation, mais une douce fusion. Si cela peut contribuer à fournir un peu de tonus à notre hexagone et à ses satellites, encourageons l'insolite union du chenu socialiste et du gaulliste onctueux.
Les remous ont tellement le relief d'un encéphalogramme de cadavre, que la presse politique de gauche donne dans le gâtisme événementiel : « Et si Fanfan se représentait une troisième fois aux élections ? ». La question qui tue ! Arrg, non ! non ! pitié, pas le Tonton qui fait peur.
Enfin, de qui se moque-t-on ? Et pourquoi pas établir la branche mitterrandiste pour incarner la souveraineté française. Nous rentrerions alors dans le XXIe siècle mené par l'apparatchik de la Quatrième République regonflé à coups de perfusions avant ses rares sorties ? N'ont vraiment rien à foutre, ces journalistes !

Lundi 14 février
Balladur, notre boute-en-train de Premier Ministre, est venu ce soir nous transmettre son pétillement naturel grâce à L'heure de vérité sur France 2. J'ai pu vérifier sur pièce ses effets soporifiques. Après une demie heure de sermons sages et de souhaits mesurés, sa voix me devint inintelligible et sa suavité paternelle m'alourdit irrésistiblement les paupières. Et pourtant, combien étaient graves et fondamentaux les sujets abordés : chômage de la France, ultimatum de l'otan, sauvetage des retraites... Tout cela justifie bien un déplacement en bon uniforme. Balladur dur, oui !
A noter mes retrouvailles avec Nadette de la bn. Charmante et pétillante jeune femme qui est restée faire dodo chez moi samedi soir, après m'avoir fait découvrir un pittoresque restaurant russe rue Letellier dans le 15e. Les parfums de vodka, décuplés par nos nombreux cul-sec, m'ont chatouillé les sens comme une révélation.
Le caractère de Nadette correspond pour beaucoup à ce que j'apprécie chez une femme : l'authenticité, la joie de vivre, la légèreté quand il faut, le sérieux au bon moment, l'humour sans retenue, la générosité du cœur, l'élan vers l'autre, la complicité amicale, la douceur attentive... entre autres vertus. Nous nous reverrons très bientôt.

Mercredi 16 février
Au domaine des bonnes affaires j'aurais pu être sacré empereur. Malgré les difficultés financières du moment, je ne pouvais laisser passer l'occasion : le dictionnaire en cinq volumes d'Emile Littré, édition de 1875, en bon état, pour... 800 F. Moi qui ne croyait trouver ce joyaux que dans des ventes aux enchères, voilà qu'on me l'offrait sur un plateau. Je le donnerai très prochainement à Heïm qui le désire depuis des décennies.
Reçu ce jour une lettre de Nadette M. la pétillante, à qui j'ai répondu immédiatement. Notre relation épistolaire commence sur les chapeaux de roues. Elle m'appelle ce soir pour prendre des nouvelles et m'informer du non déclenchement de mon répondeur professionnel, sur lequel elle voulait enregistrer une bêtise de son cru. Je crois que nous sommes vraiment faits pour être des amis durables, dans la folie comme dans la réflexion.
Vu rapidement l'écrivain Sollers dans l'émission de Gildas sur Canal +. Il semblait se réjouir de sa supériorité intellectuelle, jusqu'à paraître imbuvable pour le commun.

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Paris, le 16 février 1994
Ithyphallique Nadette,
Lorsque les Gros Niqueurs ont décidé d’investir le service Minitel rose cracra qui nous résistait, nous savions à quel type de population nous avions affaire : des êtres affaissés par le renoncement, une perdition existentielle, la déliquescence des rapports, en un mot, des mous. La seule chose qui pointait chez ces pauvres gars en mal de fifilles, vous l’avez deviné... Mieux qu’un non-sens, mon expression, un peu hardie et détonante, est l’illustration de la dysharmonie maladive de ces minitellistes première génération. Nous avons, à notre niveau, essayé de changer cette nature.
En face de moi, le trésor de 1875 en cinq volumes de notre Émile préféré. Beaux et vieux, ces tomes (et Jerry bien sûr !) appartenaient à un journaliste dans la mouise, acculé à vendre mobilier et immobilier bourgeois suite à l’effondrement du journal informatique qu’il avait créé. Je n’ai pas eu l’indécence de négocier le prix de vente du Littré, déjà largement donné. Nous sommes tous sur une lame de rasoir et, l’équilibre rompu, tout s’écroule. Voilà ce que m’inspirait le pauvre homme.
Atla, atla, les journées défilent et je n’ai pas eu un instant pour me consacrer à nos starmaniaques places.
Cela m’enchante de venir déblatérer mes inepties dans votre lycée. J’espère que vous pourrez bientôt m’indiquer les thèmes à aborder.
Je tenais à vous remercier pour votre agréable et enchanteresse compagnie, et j’apprécierais que nous multipliions ces vagabondages parisiens, chauffés ou non par une vodka aux douze senteurs.
N’hésitez pas à m’écrire depuis votre refuge écossais.
Toujours votre, très amicalement.
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Paris, le 18 février 1994
Chère poétesse culinaire,
Amie du vers parfumé,
Les Petits Tarés Teigneux (traduisez PTT) lyonnais ont au moins autant de mérite que ceux de Lutèce. Grâce à leur professionnalisme timbré, je peux salir, ce jour, mon beau papier blanc pour répondre à votre pétillante missive.
Votre invitation à venir croquer quelque boustifaille en votre compagnie ne restera pas rime morte. Je vous fais la promesse d’apporter mon bavoir grande contenance et de laisser mes sabots picards au placard.
Mon calembour à ras du Hannah & Barbera ne vous a pas trop effrayé, j’espère. Pardonnez à ce grand benêt tout juste émergé du pâté de sable. « Pas la férule m’dame ! j’recommenc’rais p’us ! »
Stop la légèreté infantile du prout-caca-boudin ! La Question embrasant tout neurone sain est enfin sortie de la plus mignonne des billes bleues : n’est-on que le produit de ce qu’on a vécu ? Ouf. Tout dépend si l’on a préalablement trempé dans un jus qui pue ou dans une fragrance rosée. Pour déconner un chouïa moins : la puissance génétique est impressionnante et nombre d’événements que l’on a à vivre seront vécus en fonction, certes, de facteurs extérieurs, mais aussi et surtout au regard de notre propre instinct génétique.
Phase illustratrice : si l’on reçoit un gros caillou sur la tronche, tombé par hasard ou par nécessité, peu importe la génétique. Si, en revanche, on voit le pauvre bougre écrabouillé par la caillasse, notre réaction, donc futur vécu, dépendra pour l’essentiel de notre acide désoxyribonucléique.
Voilà à quoi sert notre relation épistolaire en germe, et qui ne tache pas : à découvrir toutes nos facettes, dans la sincérité et l’humour.
A bientôt dans ma bal.
Votre attentif « luron ».
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Dimanche 20 février
Les relations épistolaires avec Nadette M. vont bon train. Reçu dès vendredi une nouvelle lettre d'une page et demie de la nouvellement chercheuse au cnrs. Comme galvanisé par la vigueur revigorante de ses propos, je me suis mis tout de go devant ma blanche feuille et, plume en avant, j'ai parcouru à la vitesse de l'encre qui sèche les horizontalités offertes à mon inspiration vagabonde.
Coup de grisou au siège de Canal + : départ bruyant du PDG fondateur André Rousselet, quelques mois avant de pouvoir souffler les dix bougies d'une des plus prodigieuses réussites audiovisuelles. Véritable tragédie comico-politico-économico-médiatique, ok ! ok !, le septuagénaire ami de Fanfan n'a pas gobé l'entrée en force de nouveaux actionnaires dans le capital de la chaîne, vieilles souches ennemies, tel France Telecom. Les guignolades ont, pour une fois, comme scène l'antre sacré et nourricier des turbulents dénonciateurs des tares et méfaits qui prolifèrent. Santé et bienvenu au club !
Départ en trombe du château d'Au. pour rejoindre la gare de Laon. Le J5 à fond la caisse sur les sinuosités de l'asphalte glacé. Alentour, les étendues enneigées embellissent les domaines agricoles.
Cet après-midi, je retrouve, en furetant dans mes cartons au grenier, quelques textes écrits à l'époque de la guerre du Golfe. Ces chroniques avaient été pondues après la publication du recueil Les gros niqueurs.
Je les note ici, pour qu'elles soient en sécurité :


La Solution vénale
le 02 novembre 1990


Le chambard cultivé depuis tout juste trois mois autour des méfaits du grand méchant nouvelle cuvée mérite quelques petites mises au poing.
Saddam Hussein a certes tous les culots. Puissant et moustachu comme un Staline, rapide et déterminé comme un Hitler, S.H. s'offre en archétype du démon de synthèse.
Si des pilotes israéliens l'explosaient comme une centrale, nucléaire de partout, je n'irais pas chialer sur sa bouillie.
Le monstre baasiste a pourtant une tripotée d'excuses.
Une guerre contre des Iraniens fanas épuiserait Nabuchodonosor lui-même, même nourri à la poudre occidentale.
« N'avait qu'à pas commencer ! » me lance un contradicteur perçant de souche.
« N'empêche que l'Iran planchait sérieusement sur le destroy le plus insidieux à commettre dans la région » je contrecarre avec un naturel à vous couper le détroit d'Ormuz.
Le recul panoramique rend grotesque la guerre Iran-Irak : pénétrations successives de chacun, ballet belliqueux des offensives-surprises, des offensives-éclairs et des contre-offensives revanchardes ; bap­têmes poétiques des opérations guerrières, depuis les Six Aurores lancées par les troufions de l'Imam Khomeiny, jusqu'aux Guerres des marais ou... des pétroliers, eh oui déjà ! ; les malheureuses tentatives de réconciliation d'Olof Palme, petit onusien encombré de bons offices.
L'hygiène des bains de sang s'impose par cycle.
Cette guerre par procuration a largement servi les deux Grands cantonnés dans le fla-fla diplomatique. Plus besoin n'est de déblatérer sur les ventes d'armes qui s'opérèrent avec la bienveillance des dirigeants soucieux de concilier principes internationaux pour la bonne figure et gains substantiels pour plus bas, du côté des bourses. Sujet éculé... d'enculés si j'osais ! La France le connaît bien.
L'Irak a payé de son peuple. Le million d'hommes au pied de Saddam ne semble d'ailleurs doué que pour se faire faucher sur les champs de bataille : il suffit de voir l'absence de révolte populaire à l'annonce de la réconciliation avec l'Iran. On est pourtant là en pleine histoire de brindezingue en phase delirium ! L'oppression par la milice irakienne ? La collaboration des oppressés n'arrange rien.
L'Irak s'est battu et les autres pays arabes ont négligé de lui renvoyer le baril. Pays ruiné, l'instinct de son maître ne se trompe pas d'objectif : le Koweït est une tirelire, pas seulement lourde de gros-plein-de-soupe, et assure un débouché direct dans le Golfe.
Le fric est bien la raison d'être du Koweït. Ne parlons pas d'Etat, et encore moins de nation. Qu'on nous prenne pour de pauvres gabiers de poulaines paumés sur un Clémenceau ne m'étonnerait pas : la belle leçon d'hypocrisie que de prétendre appliquer le droit international à cette protubérance artificielle.
Œuvre du colonisateur anglais, le Koweït est déclaré indépendant en juin 1961 : l'Irak le revendique tout de go comme « faisant partie intégrante » du territoire national. Le contentieux est donc aussi vieux que le croupion juteux lui-même.
Dès l'annonce de l'invasion, les Etats-Unis, telle la pute invoquant la vertu ou Mitterrand la morale, accaparent le droit international pour se tailler l'étoffe d'un justicier du globe. Fi de leurs antécédents et de leur je-m'en-foutisme pour l'application des règles consacrées par l'onu. Bush gronde, sûr de son fait, les autres suivent.
Si certaines motivations du branle-bas de combat nous échappent, les intérêts apparents puent assez pour suspecter la réaction internationale de n'être nullement fondée sur de gueulantes valeurs ressassées à grands renforts de médias.
La menace pour les autres pays arabes ? Sur le papier l'addition des potentialités militaires des seules Arabie Saoudite, Egypte, Emirats et Syrie dépassent pour les armes et frôlent pour les hommes celles de l'Irak. Sans motivation ni détermination évidemment...
La place artificielle de certains dirigeants arabes, à la semelle des acheteurs de pétrole, pousse les populations vers celui qui a osé défier les colonisateurs économiques. Danger il y a, oui, mais pour les affairistes.
C'est l'affaire des gros sous, du pouvoir et des boules de gomme.
La crampe pointe à l'horizon. J'arrête là mon compte-gerbé de ces guignolades.


Ci-gît pour rire


Si les vapeurs hivernales transissent le pays, mon fignard exhale lui un 37°2 du tonnerre. Beineix peut aller crever dans son caniveau.
Pas de fulminations enfiévrées pour ce soir. Le temps d'une lune, je délaisse les tréfonds parisiens et leurs pue-la-mort.
Dans le coton jusqu'aux roseaux, j'affiche une mine des plus grises en remontant à la surface. La respiration telle une traînarde de grand chemin, la toux bruyante qui achève une gorge en lambeaux, le pas claquant sur un rythme de fuite, j'infiltre la brume sans peine, les pores tout juste agacés.
Rien ne tente mes pensées. L'actualité, bric et broc des chiasses mondiales, n'active plus chez moi d'urticaire à fleur de nerf, de cette rage à piler ceux qui encrassent la vie. Je dois couver le blasement de mes dégoûts, ou un chtuc de la comac déprime.
Guerres et paix se trament dans des sphères étrangères ; Thatcher laisse tomber sa cotte sans pour autant se destiner aux mailles à l'endroit et à l'envers ; Bez baisé ! refrain du jour sur le zinc du bistrot de gros rouge.
Tout ça ne m'inspire qu'un gros reniflement.
L'emprise morose me tenaille. Actions à mener, pensées à diffuser : cela ne vaut jamais que pour la conscience que l'on veut avoir de soi-même.
Sonder son nombril soulage l'égo. Freud ne l'aurait pas mieux dit.


Les Étrennes de Fanfan
(Ecrit entre Noël 90 et le jour de l'an 91)


Je profite de cet entre-deux fêtes pour changer de ton. Les victuailles risquent de mal passer pour l'an nouveau, mais je ne peux rester de marbre, au chaud sous les cotillons.
Fanfan mité nous concocte des étrennes sur l'air des chairs écharpées. Une paye qu'on l'attendait, notre nouveau va-t-en-guerre socialiste.
Si tous les potes de Carpentras et d'ailleurs pouvaient se foutre la main dans la gueule.
Toutes ces années d'humanisme gluant, de tolérance matraquée, d'appels liturgiques au dialogue n'auront servi qu'à une chose : après une décennie de pouvoir pépère, le vieux Fanfan, au passé pas toujours transparent, peut décider en conscience du destin de notre pays et de la vie de millions de jeunes. Que l'accomplissement démocratique se fasse...
Ce qui se trame dans le Golfe ne nous concerne en rien.
Pour Fanfan la rose, l'entrée en guerre de la France sera motivée et limitée par le Droit international. Qui peut croire que le belliqueux Bush ait de si bonnes intentions ? Le Président américain nous démontrera que ces prétendus principes mondiaux se résument à la loi du plus fort.
S’il s'agit de faire respecter un certain nombre de règles érigées comme fondamentales, notre Président peut envoyer immédiatement ses 58 millions de concitoyens combattre pour la bonne cause, à commencer contre la totalité des pays du Proche-Orient, Israël et les Etats-Unis eux-mêmes. Je me demande même s'il ne devrait pas envoyer un petit commando nettoyer ses propres rangs.
Imaginons que des centaines de milliers d'hommes finissent charognes dans les sables arabes. Nos dirigeants auront l'air fin d'aller justifier la boucherie par quelques fumeux principes face au plus élémentaire d'entre eux : le droit à la vie. La seule dignité qui restera à François Mitterrand sera alors de se loger une balle au fond de la gorge. Souhaitons que cela n'arrive jamais.
Combattre se fait pour de saines causes, comme défendre son pays face à l'envahisseur, mais certainement pas pour aller libérer un territoire étatisé pour de seuls intérêts stratégiques et financiers.
A ce prix, aucune légalité ne peut obliger des jeunes gens à goûter aux atrocités du casse-pipe.
Que les soldats de métier et les volontaires aillent bouffer du méchant arabe : devoir pour les uns, droit pour les autres.
Mais réquisitionner des vies humaines, par un effroyable retour au temps de la chair à canon, serait là un abus de pouvoir impardonnable.
Monsieur le Président, ne suivez pas l'exemple des Etats-Unis et de son croupion anglais.


La Loi de la Guerre


Pour un peu, j'allais manquer à mon sacerdoce de gros niqueur. La guerre du Golfe fête déjà ses 26 jours d'existence, sous forme de pétarade aérienne, et je n'ai pas trouver un brin de temps pour broncher.
La faute à ma gloutonnerie d'informations : j'ai laissé se sédimenter la maigre pitance quotidienne sans pouvoir l'épurer de ses commentaires en forme d'aérophagie frileuse.
La guerre du Golfe est le révélateur d'une bien pitoyable humanité.
Dramatique, le Gong onusien, fixé par une grotesque escroquerie morale que de Cuellar ne tardera pas à pressentir, a paré la future barbarie conventionnelle des Alliés de la légalité internationale.
Mes premières pensées, malgré un anti-humanisme croissant (ou une misanthropie galopante comme on veut), vont aux innocentes victimes des cieux explosifs, notamment aux civils irakiens, israéliens et saoudiens.
Encore une fois, c'est la masse de soldats tués qui risque d'émouvoir les peuples de nos molles démocraties, et d'attiser la passion haineuse et déterminée au massacre chez les accrocs de l'Islam, les extrémistes bien entendu.
Tant qu'ils se cantonnent à la voie des airs, les alliés peuvent faire croire à une opération de gentlemen, une guerre en gants blancs pour ainsi dire.
Sitôt le sang abondamment répandu dans nos rangs, et la loi de la guerre imposera ses terribles usages.
Le malheur est pour l'instant focalisé sur les quelques grandes villes irakiennes bombardées et sur la famille des scudés et des militaires tués. (L'exemple des sept marines victimes de leur propre missile est d'un comique sordide.)
L'horreur, telle qu'elle sera retransmise par les médias, si tant est qu'ils en aient les moyens, reste encore à venir.
Les motifs de ce conflit n'ont rien de reluisants et ne méritent certainement pas le sacrifice d'êtres humains. Pensez à la petite France pour laquelle Mitterrand prétend au rang de grande puissance ! 1 % des raids aériens, 15 000 hommes sur 700 000 : nos soldats vont se faire massacrer pour de la symbolique. On aurait pu se limiter à l'envoi de notre vieux Fanfan dans les sables arabes. Superbe qu'il aurait été avec son petit baluchon plein des poussières du Soldat inconnu.
Le bâillonnement des médias, s'il semble nécessaire aux dirigeants politiques et militaires, n'en n'est pas moins inquiétant pour le contenu de ce qui fera l'histoire dans 50 ans. Les principes avancés ici ou là se réduiront à la seule charité chrétienne des usa lors des négociations d'après-guerre.
Si de simples opérations aériennes s'offrent avec une telle opacité, notamment quant à leurs résultats, imaginons la confusion hystérique qui régnera lors des combats terrestres. La bataille de Khafji en est la piteuse illustration.
Ainsi naît, par compensation, le terreau pour les rumeurs de toutes sortes qui hantent les rédactions et qui, si l'on n'y prend pas garde, passeront bientôt pour des vérités historiques.
Bush, son Ours blanchâtre et son chef d'état-major interarmes s’attellent à faire lâcher prise à la forte bête.
Si l'envie prend l'Emir Jaber al-Ahmad al-Sabah d'aller régner dans les hautes sphères de son territoire, nous pouvons l'y aider par un grand coup de latte dans le grassouillet : les airs du Koweït sont libres.
Pour le reste, puisqu'on se refuse au nettoyage atomique, il faudra engager une guerre bilatérale, la charnelle qui tue à portée de mains. Bush atteindra alors le pouvoir délétère, géniteur, par Irakiens interposés, de boys étripés. Vaste programme économique !
Et Saddam Hussein là-dedans ?
Sanguinaire comme tout tyran qui se respecte, cela fait plus d'une décennie qu'il exerce ses talents. Implanter le baassisme dans un pays où la majorité la population est chiite (comme celle d'Iran) cela ne peut se faire dans la guimauve.
Saddam doit se faire respecter et imposer ses vues : la détermination dans l'horreur est la seule voie qu'il connaisse.
N'empêche, la réussite est complète et ferait baver plus d'un dirigeant au pet démoucratique : le 13 novembre 1982, quatre millions d'Irakiens envahissent les rues pour soutenir son régime.
Le soutien, hier, des alliés dans sa lutte contre l'Iran, comme un catalyseur des ardeurs islamiques, ne peut aujourd’hui que le renforcer dans ses pratiques.
L'intelligence se conciliant facilement avec une tyrannie plébiscitée, Saddam Hussein comprend ce qui fait la force des Perses : la galvanisation au combat par le nationalisme et la religion. De là, sa stratégie actuelle : se limiter aux à-coups militaires en attendant le corps à corps. De plus, pourquoi se risquer à de grandes offensives terrestres, vouées à l'anéantissement par l'aviation des alliés, lorsqu'un simple Scud lancé sur Israël suffit à le sacraliser aux yeux des arabes et à lui offrir une couverture médiatique mondiale ?
Ne doutons pas que l'histoire manichéenne made in Occident lui fera une place d'honneur parmi ses démons. Le monde arabe, lui, portera longtemps Saddam dans son cœur, et il restera une figure essentielle alors que plus un américain moyen ne saura mettre une fonction sur le patronyme Bush.
Je divague, je divague...

Dresde in the Gulf

A moins d'une résurrection des Irakiens martyrs, l'opération Gambettes du désert n'aura eu qu'une naissance crépusculaire. Le silence, chargé comme une langue de bois, surplombe désormais le champ de bataille.
Le plus désolant dans cet épilogue sanglant : les Bush, Major et Mitterrand, trio drapé dans une torchonneuse légalité, vont s'essayer à l'arrivisme infatué des vainqueurs.
Saint Mitterrand ne manque pas de nous prodiguer une fois de plus la bonne parole. Les sables foulés lui dérouillent les maxillaires. Frisant l'agressivité virile avec son quarteron de journalistes black-outés, il refoule sans ambages les questions tout juste taquines.
La belle affaire que ses litanies en forme de radotage essoufflé. Dans l'histoire comme un larron décati, il tente de nous vaseliner l'ordre du jour de son maître Bush : la peau de Saddam.
Le dopage médiatique n'a pas empêché la liquéfaction des troupes irakiennes. Face à l'acharnement des coalisés, le grand Saddam n'aura mené qu'une lutte balbutiée. Le plus féroce tueur d'Arabes ? Bush sans aucun doute : près de 100 000 morts et blessés selon les premières estimations. Destruction et humiliation : les gardiens du droit ont une haute idée de la justice.
Attendons les négociations d'après-guerre pour avoir les idées plus nettes. Les principes de papier mâché laisseront place aux intérêts vite déçus. On aura détruit un pays et meurtrit un peuple sans prendre garde à l'équilibre de la région. Le pétrole en promotion, le fantoche Koweït plus fortifié que jamais, les extrémistes retrouvant les voies terroristes après un instant d'abattement... et Allah seul sait quelles surprises encore.
Le carnage évité dans nos rangs ne change nullement la mixture glauque de nos dirigeants. La victoire, évidemment attendue, ne doit pas occulter la sale démarche du clan anti-Saddam. Si certaines prévisions pessimistes ne se sont pas réalisées, l'humanité vient tout de même de prendre un mauvais coup derrière l'oreille.

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Paris, le 21 février 1994
Chère Sabrina,
Les semaines défilent et mon précieux ouvrage sur les Vosges, que je dois convoyer jusqu'à Epinal, est toujours retenu en Tchécoslovaquie. Par la même, ma visite dans les profondeurs nancéiennes n’a pu avoir lieu. Une petite lueur de libération de l’ouvrage original pointe toutefois à l’horizon.
J’espère que le dur labeur estudiantin t’apporte toutes les satisfactions méritées par la sueur versée.
Je suis, moi, à nouveau fureteur à la Bibliothèque nationale pour des projets de réédition d’œuvres traitant de l’histoire des localités sous la Révolution française, nouvelle collection dont je dois m’occuper.
J’ai hâte de vous revoir, toi et ton compagnon. Dès que je suis en possession du vieux bouquin, je t’appelle pour convenir d’un rendez-vous.
Bon courage et à très bientôt.
Très amicalement.
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Jeudi 24 février
Vu hier soir Bernard Tapie, premier invité des Coulisses du destin, la nouvelle émission du journaliste Guillaume Durand. Quel personnage, mazette ! Sa dextérité à communiquer à travers les médias est presque fascinante. Comme ces gros mammifères marins prodigieusement agiles dans leur milieu naturel, la belle bête Tapie développe son aura et navigue sur la crête médiatique laissant les pâlots du petit écran comme de gourdiflots jobards.
Par contraste, Durand, le rebelle de la mèche, n’offre qu’une bouille d'albâtre suant, d’un esthétisme douteux, et gère tout juste sa propre angoisse ; Philippe Tesson du Quotidien de Paris, venu s'essayer à la contradiction avec le Bernard, semble avoir été déterré pour l'occasion et doit faire très peur aux petits enfants. Le couffin issu d’une union entre le journaliste et notre vieux Fanfan, bien que je soupçonne l’absence totale d’attirance entre les deux vestiges, aurait toutes les chances de remporter le grand prix d'Avoriaz. Voilà, c'était pour rire un peu.

Samedi 26 février
En partance pour Au, chargé d'un fatras de formulaires fiscaux pour les déclarations de la sci et de ses huit associés.
Actuellement, jeux olympiques d'hiver de Lillehammer. Le Ministre des sports, selon ses tendances caractérielles et son état de santé, doit bouillir de l'adrénaline ou faire sous lui. Pauvre vieux ! Ses athlètes du froid, de la poudreuse à la patinoire, se ramassent avec l'obstination du suicidaire, laissant toutes les médailles pendre à d'autres cous. Ne leur reste que du chocolat amer à grignoter. Sitôt les jeux clos, les frictions d'oreilles vont être au programme.
Jean Sablon est mort. Le premier chanteur français à s'aider du micro traînait une grave maladie. Ainsi s'est couché Syracuse...

Dimanche 27 février
Terrible journée. Heïm va très mal, tant physiquement que psychologiquement. Les problèmes financiers commencent à s'étendre à la sci, qui risque de ne pas pouvoir honorer ses engagements. Autant dire que Heïm est touché directement dans sa chair. Entre les échéances de fin de mois d'Histodif, les apports à faire à Reprographie du Santerre, et les obligations personnelles (sci, impôts, nourriture...) il va falloir faire des choix forcément douloureux.
Dans la Peugeot 505 nous amenant à la gare de Laon, Alice, Hermione, Karl et moi ne soufflons mot, chacun à son désespoir et à ses inquiétudes. Peut-être aurais-je préféré que Heïm me cassât la gueule... la tension eut été moins insupportable.
Heïm est, à chaque instant, en danger de mort. Les malaises cardiaques, le sucre, la tension : les manifestations et les taux atteignent fréquemment des extrêmes qui tueraient tout individu normalement constitué. Malgré les myriades d'épreuves, la volonté de vivre est chez Heïm plus puissante que tout. Ce soir, pourtant, nous avons senti un mélange de lassitude furieuse et d'une combativité prête à la plus ultime des solutions : se faire sauter la cervelle, si le déshonneur est trop grand. A quel degré de malheurs va nous conduire l'apparente déliquescence inéluctable de la vie. Et si nous, enfants de sang ou rapportés, ne pouvions vivre à hauteur d'homme. Que va-t-il advenir ? Combien de temps Heïm va-t-il supporter et résister ? Quelles solutions à trouver et à mettre en œuvre ? Résisterons-nous aux attaques extérieures et à notre propre médiocrité, lorsque Heïm rejoindra le Christ de la propriété ? Larmes aux yeux et grosse boule à la place de la luette, je ne peux extirper de mon esprit ces interrogations.
Connard à mon niveau, englué dans mes insondables bêtises, je reste tourmenté avec mes petits moyens.
La propriété d'Au, alors que nous venons de quitter définitivement le château d'O, inspire de plus en plus de mauvaises choses à Heïm. Sentiment d'isolement absolu, constatation d'une désobéissance accrue de collaborateurs incompétents et inefficaces à produire autre chose que du vent ; seule Hermione répond correctement aux attentes de Heïm.
Sombres perspectives...
Nous faisions le bilan des 17 années passées à O : richesse et pauvreté, bonheurs et malheurs, unions et séparations. Les affaissements de terrain se font de plus en plus fréquents, les arbres sont déracinés par les tempêtes comme jamais... l’automutilation s'accroît, comme si nous devions rester à jamais ses derniers hôtes.

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Mlle Nadette M.
[...]
Edimbourg Ehkidd
Ecosse
Paris, le 28 février 1994
Dear amie,
C'est sous les loupiotes vertes de la Bibliothèque nationale que je salis ce papier.
J'ai eu votre message, sur mon croulant répondeur, m'évoquant votre week-end avant l'envol vers nos bien-aimés voisins écossais. Pour moi, ces deux jours ont plutôt été terribles, encombrés de multiples soucis.
Je ne suis point dans une turbulence jouissive, d'autant plus après ce que je viens de lire. Je vous avais promis de chercher un ouvrage traitant de Lyon sous la période révolutionnaire, voilà qui est fait : l'œuvre, parue en 1883, émane du Baron Raverat. Ce qu'il rapporte me conforte dans l'idée que NOUS, FRANCAIS, n'avons rien à envier aux NAZIS & FACHOS de tous poils dont on nous bassine les oreilles. Nos horreurs, notre barbarie équivalent pour le moins leur génocide.
Voici les faits rapportés qui ont eu lieu, au nom des Droits de l'homme, il y a deux cents ans, ce qui ne représente même pas l’addition de trois existences complètes.
Guillin-Dumontel, vieux gouverneur des lieux, s'était à maintes reprises battu, pour défendre son peuple et son royaume, et en gardait des traces physiques. Les vermines révolutionnaires s'obstinèrent à vouloir éliminer leur dirigeant, non comme des guerriers ennemis et loyaux, mais comme des bêtes atroces de barbarie.
Le gouverneur, réfugié dans son château avec sa femme et ses enfants, tua les premiers avant d'être atteint au front. Transporté par quelques officiers municipaux, la foule enragée et baveuse ne voulu pas le laisser tranquille dans son agonie : un coup de fourche par un cul terreux de Couzon, « un vieux paysan lui abat l'épaule du tranchant de sa faux, chacun lui veut plonger son sabre dans la gorge ; (...) on répète qu'on égorgera comme lui sa femme et ses enfants pour éteindre cette infâme race. [Ecrit en 1887, n'est-ce pas le propre d’un génocide ?] ; un jeune homme de Curis, plus humain que les autres, l'achève d'un coup de hache. »
Là commence l'inconcevable horreur qui rendrait presque guimauve les camps de la mort, et enfants de cœur leurs animateurs : « Guillin est à peine mort, que ses bourreaux se précipitent, dépècent le cadavre ; ils s'en partagent les lambeaux, les uns lavent dans son sang leurs mains noires de poudre ; d'autres, chose incroya­ble ! y trempent leurs lèvres altérées ; on arrache les oreilles, les entrailles fumantes de la victime, on s'en décore en guise de trophées et de cocarde ; enfin, on emporte sur une pique la tête détachée du tronc pour la faire figurer à je ne sais quel indescriptible festin qui se prépare à Chasselay. »
Tous ces détails ont été scrupuleusement rapportés dans la procédure qui fut instruite à Lyon après l'événement.
Taine, historien a priori sérieux, a narré l'épisode du festin où ces innommables ont dévoré le cœur et les chairs de l'écharpé gouverneur.
Voilà sur quoi repose notre régime démocratique... Vive la République ! Vive la France !
Pardon pour la noirceur de mon propos.
Au plaisir de retrouver votre pétillance.
Votre ami.
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Mars

Vendredi 4 mars
En partance pour Chaulnes. A 15 heures je vois Gérald M., le chauffeur-coursier, pour un entretien avant son licenciement économique.
Balladur est sur la pente descendante. Les gaffes se cumulent. L'affaire d'Air France, les marins pêcheurs, André Rousselet et enfin le contrat d'insertion professionnelle alias Smic-jeunes : gauchards et syndicalistes boursouflent cette maigre pitance pour entretenir leur influence déclinante. N'empêche que le Balla., au bout du compte, présente sa molle bedaine pour que les contestataires becquettent jusqu'à satiété. Le père de famille, bon comme du bon pain, risque d’être victime de sa sagesse attentiste.
Eu Nadette au téléphone. N'avait pas l'air très jouasse dans son Ecosse. Doit revenir sur nos terres lundi prochain. Elle me rendra visite le samedi qui suit. J'espère, cette fois, ne pas avoir un cas de force majeure qui provoque l'annulation de tout.
De retour vers Paris.
Supertramp me canarde les tympans et je me surprends à quelques mélancolies. Aucun amour, aucune passion n'a accroché mon existence depuis la fin de mon histoire avec Kate. Rien qui n'ait duré, en tout cas. Aucune nouvelle de la demoiselle, depuis octobre 1993. Elle serait morte que ça reviendrait au même. De son côté, elle a probablement reçu dans sa boite aux lettres un prospectus vantant la réédition d'un ouvrage sur Lagny. Brève manifestation de notre activité persistante.
Dernière trace que je conserve d'elle dans mon portefeuille : un chèque de 350 francs daté du 10 octobre 1993 à mon attention, en remboursement de je ne sais plus quelle dépense. Quel symbole ! Quand on songe aux millions de francs lourds perdus du fait de notre néfaste relation.
Je n'écris avec intérêt que dans des instants d'enthousiasme ou de révolte. Lorsque la sérénité s'installe, je n'ai plus goût à m'exprimer, faute d'utilité. J'aurais beaucoup de mal à devenir un ouvrier de la plume, tel Flaubert ou Zola. Pour moi, cet exercice reste une manifestation des tripes. Les boyaux de ma pomme n'ont, à cet instant, pas grand chose à se mettre sous la dent. Y aurait-il chez moi une légère tendance à la cyclothymie ?



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Mlle Nadette M.
Du train en partance pour Paris, le 6 mars,
Précieuse amie,
La récolte fut tardive mais abondante : vos lettres des 24 et 28 février, l’une née des douces chaleurs lyonnaises, l’autre éclos non loin de l’humidité écossaise, sont toutes deux tombées vendredi dans ma boîte. Il y a des prouesses de nos services publics qu’on ne s’explique pas. Cette angoissante incertitude de la date d’achemi­nement de nos bouts de papier doit constituer pour les agents jaunes une forme d’art suprême, bien qu’insi­dieux, voire même pernicieux. Ne rechignons pas devant la subtilité langagière, crénom !
Allez-vous donc me revenir avec une forme pétaradante, et non point la bouille tissée du tissu écossais ? Votre voix, lors de notre dernier entretien téléphonique, me laissait présager la plus florissante des fantaisies existentielles.
Pour mézigue pâteux (expression de chez nous) week-end dans les terres à la recherche de mortes brindilles et branchettes arrachées à leur attache par des tempêtes tournoyantes. Croyez la bête vigoureuse que je suis : ça vous dérouille les entournures sans pareille. L’air frais de cette campagne nettoie les conduits respiratoires ; les menottes trifouillent la bonne terre grasse de nos contrées, juste pour donner bonne mine aux ongles tristounets ; le museau frétille du bout, pour mieux s’imprégner des sauvageonnes faune et flore du parc. Tableau agreste, je l’accorde, mais ô combien revigorant pour l’âme déschématisée.
Hormis ces escapades, rien de bien édifiant, et encore moins de transcendant à narrer. Semaine agitée en perspective. Mardi et mercredi Épinal et Nancy se disputeront ma présence ; jeudi, je voguerai entre Chaulnes et Péronne ; vendredi, si tous les cas de force majeure sont muselés, je me consacrerais entièrement à la lyonnaise.
A très rapidement.
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Mardi 8 mars
Bloy : "doux comme une teigne..."
Dans le train menant à Nancy, je lis Quatre ans de Captivité à Cochons-sur-Marne de Léon Bloy. Voici ce que j'en extrais :

« J'ai pensé souvent que bien des gens qu'on aperçoit, ici et là, sont réellement des morts, des morts exhalant une odeur de fosse, ayant des attitudes de cadavre. Combien sont-ils de vivants au Ministère ou au Parlement ? Un des inconvénients les moins observés du suffrage universel, c'est de contraindre des citoyens en putréfaction à sortir de leurs sépulcres pour élire ou pour être élus. Le Président de la République est probablement une charogne. »
Quel sombre délice de lire, dans ce style cataclysmique des idées toujours au faîte de l'actualité.
Autre perle de violence littéraire dans un article du 21 avril 1903, contre les hommes de presse, intitulé : L'Aristocratie des Maquereaux :
« A force d'avilissement, les journalistes sont devenus si étrangers à tout sentiment d'honneur qu'il est absolument impossible, désormais, de leur faire comprendre qu'on les vomit et qu'après les avoir vomis, on les réavale avec fureur pour les déféquer : la corporation est logée à cet étage d'ignominie où la conscience ne discerne plus ce que c'est que d'être un salaud. »
Bon dieu, quelle bonne PURGE !!!


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A Mlle Nadette M.
Le 8 mars,
Du train en partance pour Nancy,
Ma voyageuse préférée,
Puisque nous cheminons tous deux de patelins en bourgades, de capitales en villages, je me permets à nouveau de vous gribouiller quelques bricoles, à un peu plus de cent à l’heure.
Comme vous pouvez l’imaginer, je ne suis en rien dupe des méfaits et atrocités de l’ordre révolutionnaire, et ceci depuis mon plus douillet berceau. Tout petit, je jouais aux chouans avec mes frères et sœur de cœur, déterminé à rougir des bleus. Moi, j’incarnais Georges Cadoudal, une des grandes figures chouannes avec François de Charette et Jean Cottereau. J’avais nettement choisi le camp du drapeau blanc et de la croix au cœur contre la solution finale des vermines jacobines et républicaines. Je ne m’appelle pas de Crauze pour rien...
Ce soir, je suis accueilli à Nancy par une ancienne camarade de la Sorbonne qui rayonne, comme vous, par son sens aigu de la vie.
Instants délicieux pour moi : le mélange des plaisir est sur ma tablette de train. Pour les oreilles, la dernière livraison de Phil Collins, douces mélodies inspirantes. Pour la vue et accessoirement (!) l’esprit, Le Mendiant Ingrat du cataclysmique Léon Bloy, dans une édition de 1948, encore vierge de toute lecture. C’est au coupe-papier que je dois ouvrir et découvrir les pages. Presqu’aussi sensuel que d’ouvrir une demoiselle fruitée...
Les préliminaires n’auront pas été inutiles : la lecture de votre deuxième courrier d’Écosse m’aura bien stimulé pour gratter à mon tour de la plume. Merci à vous.
Au plaisir de vous retrouver à Lutèce.
Votre attentif.
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Mercredi 9 mars
Gilles G., professeur de droit à la faculté de Nancy, est face à moi, lançant ses sages et ronflantes paroles dans l'air surchauffé de l'amphi TR02. Mazette quelle histoire ! Me voici, pour une matinée en compagnie de la charmante Sabrina, redevenu étudiant dans la roide matière. Sage, trop sage le prof ! Rien d'attractif dans sa phraséologie. Sérieux certes, compétent, c'est incontestable, mais pas un brin pétant le feu.
A l'époque sorbonnarde, lors de ma première année de Deug, j'avais eu la chance d'avoir en droit constitutionnel le flamboyant Jean Gicquel. Malgré ses penchants gauchards, j'étais séduit par son verbe, sa capacité à transformer en fresques des concepts pour le moins soporifiques, son rythme soutenu mais toujours coloré d'humour, de cynisme et de boutades. Par le seul intérêt qui nous portait à l’écouter, nous retenions beaucoup plus profondément et durablement ce qu'il aurait fallu, sans ce talent oratoire, bachoter à coups de grosses sueurs.
Je poursuis ma lecture du martyr Léon Bloy et tombe sur cette nouvelle considération :
« 8h40 du matin, train des employés. Ces gens qui se connaissent tous, arrivent, invariablement, un petit sac ou un petit panier de provisions à la main pour leur déjeuner au bureau. Ils se serrent la main et, du commencement de l'année à la fin, échangent les mêmes lieux communs dans lesquels on les ensevelira, après qu'ils auront fait semblant de mourir. »
Terrible et dérisoire destinée du commun des mortels, ce que Heïm rassemble sous la catégorie « d'usines à merde s'agitant dans leur activité occupationnelle ».
Dans un article inédit au titre prometteur, La revanche de l'Infâme, cette définition du conducteur de voiture : « tout automobiliste ambitieux est UN ASSASSIN AVEC PREMEDITATION ». Cela fait belle lurette que je suis cons­cient de vivre dans un monde de délinquants.
Décidément, les aphorismes abondent chez notre truculent désespéré : « Il y eut, autrefois, la sélection merveilleuse du Sang et de l'Âme qui s'est nommée l'aristocratie des vertus. Il y a, aujourd'hui, la sélection de l'argent qui produit naturellement l'aristocratie des imbéciles et des assassins (...). »
Allez, encore deux belles formules :
« Les peintres ont le pouvoir de faire ENTENDRE par les yeux. »
« Les Prophètes sont des gens qui SE SOUVIENNENT DE L'AVENIR. » Merci Léon !
Je comprends pourquoi, il y a quelques années, Heïm m'avait demandé d'attendre d'avoir mûri avant d'entreprendre la lecture de Bloy. Son agonie, sa misère plus profonde, les jours passants, terrifient le lecteur, mais l’extrême difficulté à vivre est transcendée par une révolte éperdue.
Le mendiant ingrat reçoit quelques francs d'un tout jeune enfant, André Martineau. L'enragé lui écrit ce mot touchant :
« Mon cher petit ami. Tu es le bienfaiteur de Léon Bloy. C'est une chose que tu ne peux pas encore très bien comprendre. Mais si, gardant cette lettre, tu la relis dans vingt ans, lorsque le pauvre Léon Bloy sera sous la terre, tu pleureras de pitié en songeant à la vie terrible de cet écrivain si malheureux. En même temps tu pleureras de joie en te souvenant que le pouvoir te fut donné de le consoler quelques heures. »
C'est quoi sa misère ? Lis donc : « On commence à ne plus pouvoir nourrir les enfants. Affranchissement d'une lettre nécessaire, trente centimes, une saignée en pleine carotide, un flot de sang ! ».


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Paris, le 11 mars 1994,
Chère Sabrina, cher Fabrice,
Cette petite lettre comme témoignage de mes plus amicaux remerciements pour l’accueil attentionné que vous m’avez réservé. La gentillesse et la douceur qui s’exhalent de votre couple sont un bienfait pour l’âme un peu dans le vague, une sorte de reconstituant.
Comme je te l’expliquais, Sabrina, n’accorde aucune valeur aux petites saletés que quelques envieux de passage pourraient t’envoyer. Seules doivent compter ton authenticité envers toi-même et tes proches, ta qualité d’être confirmée à chaque aube, l’extrême rectitude de tes choix nourris d’un sens aigu de la vie et des plaisirs qu’elle offre.
J’attends avec impatience l’occasion qui me sera donné de vous revoir.
Bien à vous.
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Dimanche 13 mars
Je suis sombre ce soir. Ma nature profonde, celle qui surgit par mon instinct comportemental, est détestablement minante pour toute action ambitieuse. A force de m'être trop socialisé, j'en viens à ne plus supporter la solitude. Dans le même temps, ce besoin affectif, et éventuellement sexuel, reste difficilement réalisable du fait d'un penchant à la sélection-élimination excessive où, lorsque le coup de foudre est proche, j'ai une incapacité à convertir cette chance potentielle en rapprochement réel.
Un jour, peut-être, mon naturel s’accommodera d'une plus saine simplicité.


Mardi 15 mars
3h03 du matin. Hier, soirée avec Corinne R., sauvagesse en plein désespoir. Encore une fois, je n'ai pas choisi la béatitude ronronnante. Cette jeune demoiselle, à l'aura pathétique et aux formes sensuelles, possède cette intelligence et cette intuition si spécifiquement féminines qui désarçonnent le mâle aux sabots. Elle frôle les extrêmes sans jamais se nicher dans un confortable systématisme.
Me narrant avec ses tripes à fleur de peau le chaos de sa perdition passagère, elle m'offre son regard à hurler, qui a la touchante humidité d'un bleu-révolte. Je suis saigné au fond, comme si un pic chauffé à blanc traversait au ralenti mon globe oculaire fondant, comme si une lame de rasoir tranchait net l'autre prunelle, ouverte alors en béance terrifiante. Et les stratus de Dalí et Buñuel passent toujours devant la ronde lune...
Dis-moi, demoiselle, où puises-tu ce concentré d'âme qui t'écorche jusqu'à l'os ? A trop trancher, à trop dépecer, tu livres ta verdeur aux gloutons et risque de creuser trop tôt ta bouille de bébé. J'aimerais pouvoir m'insinuer au plus profond de tes fibres pour mieux saisir les arcanes de tes dérives.
Le don de soi sans réserve, source de ton mal-être, mérite qu'on s'y attarde un chouïa. Voilà ce prince du Barreau, ce seigneur de la Robe qui t'envoûte avec art et prétendue sincérité. Plus que réceptive, la jeune fille délaisse ses pointes, les piquants qui la protègent, pour laisser à nue ses atours, sa générosité, sa sensibilité à feu. L'absolu reste en soi une quête, comme l'horizon un point de mire inaccessible. Dès que l'on croit vivre un instant de perfection, on se trompe soi-même, et le retour de crosse n'en est que plus violent.
A l'écho de cette passion flamboyante, jauge aujourd'hui les lambeaux qui t'en restent. Nib pour construire un semblant de vie, tout juste en guise de mauvaise défonce.
L'expérimentation par la blessure coûte trop à l'épanouissement de sa personnalité. Hier, tel un petit animal apeuré, entre l'oiseau à l'aile cassée et le petit fauve tremblant d'agressivité, tu m'as montré les plus rares qualités d'une femme et les tares dangereuses de la funambule déséquilibrée.
Je ne sais si la peinture de ta pâte humaine t'inclinera à m'allouer ta confiance, mais sache que mon penchant pour toi est coriacement griffé dans mes fibres.
Ce jour, j'ai vu la Justice dans sa crasse magistrale. Voir ma lettre au putain de président de séance. Il n'aurait pas fallu me glisser une lame dans la poigne, car de la viscère de juge prud’homal aurait fréquenté le parterre :


Monsieur,
Vous avez ce jour présidé l'audience de référé du Conseil de prud'hommes de P... à 14h50, dans l'affaire opposant le gie L... à Mme Josette C..., représentée par Maître M...
Je suis M. Loïc Decrauze, né le 6 octobre 1969 à Tours, administrateur unique du gie L... depuis l'a.g.o. du 26 novembre 1993, enregistrée au RCS de Paris. Je suis donc le seul représentant légal de L...
A 14h30 j'étais présent à votre audience, qui a commencé avec 20 mn de retard du fait de l'arrivée tardive de Maître M... Juste avant son arrivée, vous m'avez même proposé de déposer mes conclusions et de faire ma plaidoirie, sans me demander aucune pièce complémentaire quant à ma qualité de représentant légal.
Sur la demande de Maître M..., qui aurait dû être déclaré déficient et irrecevable du fait de son arrivée tardive (si l'on se place dans votre « juridisme ») vous avez refusé de m'entendre pour la défense de L... Seule cause invoquée : je n'avais pas le papier prouvant ma qualité. Je tiens à vous signaler que j'ai défendu de nombreuses affaires devant le Conseil de Prud'hommes de P... comme représentant légal de R...U..., d'O..., et de S... et que jamais on a remis en cause ma bonne foi de représentant légal de ces sociétés.
Aujourd'hui, pour L..., je viens d'assister à un déni de justice du fait d'un véritable banditisme juridique.
Dès demain matin, je vous envoie depuis Paris toutes les pièces justifiant de ma qualité et l'intégralité des conclusions que vous auriez dû entendre ce jour.
Le nouveau code de procédure pénale a éliminé la notion du « Nul n'est censé ignorer la loi. »
Croyez bien que pour me rendre justice, à moi et au groupement que je représente, je n'hésiterais pas à dénoncer cette parodie de justice à laquelle j'ai assisté, bâillonné pour ainsi dire. Le nouveau code précité réprime sévèrement l'utilisation d’éléments infimes pour priver le contradicteur du débat contradictoire. S'il faut aller jusqu'à la suspicion légitime et jusqu'à la Haute Cour, et bien j'irais.
Croyez, Monsieur, à l'assurance de mes salutations distinguées
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Lundi 26 mars
Privé de mon support naturel pour inscrire mes notes perso, c'est sur une feuille gentiment donnée par une voyageuse que j'm'en vas discourir sur les derniers épisodes de l'environnement ambiant.
Pour commencer par l'ego, il faut que je me tanne sacrément le cul pour progresser plus vivement dans le développement de la collection des localités sous la Révolution française, sans quoi je vais passer par la disette sous un toit céleste. Poétique pour survivre, mais gênant aux entournures.
L’établissement qui gère mon compte depuis une bonne demie décennie vient de me chier sur la gueule pour un dépassement de quelques centaines de francs sur un découvert autorisé : suppression de la cb et débit immédiat de mes factures en cours. Raclures de salopards ! Conséquence : un chèque d'apport de 2 000 F à la sci du château d'Au est tout bonnement rejeté. Rogatons glaireux de mes deux ! Je ne sais ce que l'avenir me réserve comme divines surprises, mais la cote de satiété est largement dépassée. Notons pour l'éclairage que cet établissement de crédit vient d'accuser une perte de sept milliards dans ses comptes annuels. Comprenons ce gigantesque failli. Bienvenue au club ! Même pas, l'Etat est là, les caisses ouvertes.
Si les affrontements semblent sur la voie de l'extinction dans la feue Yougoslavie, la jeunesse française entame pour sa part un balbutiement de révolte contre un Contrat d'insertion professionnel cogité et décrété par le gouvernement Balladur. Cela faisait un bout de temps qu'on n'avait pas sorti en groupes et pour quelques semaines tous ces jeunes angoissés. Comme toujours, les phénomènes de masse puent la dangerosité par le dérapage.
Les casseurs s'adonnent à une frileuse guérilla urbaine, se cantonnant à quelques jets de pierres, flambées d'autos, bastons improvisées, sans vraie constitution d'une force de frappe organisée. En face, le gueulard Pasqua tente d'effaroucher les branleurs, alors que de plus expéditives sanctions suffiraient. Une politique de la terre brûlée mettrait un terme définitif aux saccages des haineux en mal de sensation.

Dimanche 27 mars
Départ de Laon pour l'obèse Lutèce. Week-end physique à Au. Le printemps s'illustre par de fragiles bourgeons. Nous avons allumé un immense brasier sur le ciment de l'ancienne porcherie, alternant couche de sapin sec et tranche de feuilles agglomérées. Tour à tour je manie le râteau, la fourche, je conduis le petit tracteur traînant sa remorque, je surnage dans l'épaisse fumée blanche en alimenteur de la fournaise étouffée. La propriété devient de plus en plus belle, dans tous ses contours. La première tour du château vient de faire peau neuve, habillée par de nouvelles ardoises.
Hubert arrive dimanche après-midi, en permission, avant de repartir pour Castres chez les parachutistes. Le cheveu au ras du crâne, il nous montre son bel uniforme d'élève-officier de réserve. Conversation arrosée avec Heïm.

Lundi 28 mars
Ce soir sur TF1 et France 2, les jeunes avaient la parole. Honte d'appartenir à cette génération de petits vieux conformistes, prostrés sur leurs hémorroïdes en germe, assistés jusqu'au trognon. Et ça blablate un max, que ce soit analphabète, débile léger, ou les deux cumulés.

Avril

Samedi 2 avril
Balladur n'a pas résisté aux gueulantes des jeunes agités. Les démocrasses ne peuvent plus rien faire à la tête d'un régime mou. Incapable de mater les vandales et les voyous déterminés au destroy de ce qui est à leur portée, incapable d'imposer ses vues à une jeunesse en quête d'un avenir fort et sécurisant, ce gouvernement liquéfié va barboter jusqu'aux élections présidentielles, ne se risquant pas aux grands coups de latte dans le fondement dont a besoin notre société.
Les guérilleros urbains n'ont eu aucune pitié avec les commerçants, détruisant, saccageant, pillant à tout va. S'ils avaient pu posséder des armes, ils n'auraient pas hésité à s'offrir quelques cadavres. Quand quelqu'un a passé toute son existence, au prix d'une trime quotidienne, faite d'abnégation et de courage, à construire quelque chose qui est réduit en poussières en cinq minutes par des voyous sans foi ni loi, il a le droit de mettre un terme à leurs exactions.

La sécurité intérieure est actuellement incarnée par le maître de l’esbroufe Pasqua qui laisse ses troupes, sans ordre de réplique, assister aux destructions. Mais dans quelle espèce de déliquescence généralisée vivons-nous donc ? Même l'Etat n'assure plus son devoir d'assistance et de protection à ses ouailles agressées. Comment refuser alors aux victimes de s'armer pour, la prochaine fois, faire face aux gredins ? On ne va pas accepter une terreur juvénile, alors que quelques commandos musclés suffiraient à les calmer pour de bon.
Le désordre illégitime m'irrite. Voilà pourquoi, ne pouvant compter que sur ma propre capacité d’autodéfense, je sors rarement sans une lame à cran d'arrêt. Si la circonstance est grave, dramatique et que je peux agir, je n'hésiterais pas à m’opposer à un agresseur, quitte à y rester moi-même ou à moisir en taule. Après ce que j'ai enduré, je ne place plus mon existence au-dessus de toute autre considération. Vivre certes, mais pas à n'importe quel prix. Je connais la pleutrerie qui sommeille en moi, la faiblesse congénitale qui me ronge, mais je sais aussi qu'un germe de violence existe dans mes fibres et que les restes de mon éthique me la feront mettre au service de mon bien ou du bien des êtres qui me sont chers. En cela, je n'ai pas l'âme catholique chrétienne.


Lundi 4 avril
Je suis au château d'Au. Fin d'après-midi : le ciel a la noirceur des temps cataclysmiques et le vent tempête : sordide.
Terrifiante journée. Sans l'intervention de Karl en larmes, Heïm se faisait sauter la cervelle. Alice, par ses propos et l'absence de lucidité globalisante, a placé Heïm dans une situation sans issue où l'honneur conduisait à la mort. L'atroce aurait été incommen­surable.
Nous n'allons pas bien du tout. Heïm, en danger de mort permanent, rongé par des douleurs physiques que jamais il ne laisse paraître, assiste, impuissant, aux déchéances individuelles, chacun s'interrogeant sur le sens de cette vie collective. Alice a énormément changé psychologiquement, et ses jugements sont d'un incisif que Heïm, par sa personnalité de révolté absolu et d'homme d'honneur, ne peut accepter. Face à Karl et moi, Heïm est fort heureusement revenu sur sa décision et, Alice poursuivant ses raisonnements, il s'est limité à donner une grande claque à sa fille.
Au lieu de prendre son indépendance avec un esprit constructif et dans la gentillesse, on sent gronder dans les fibres de Alice une volonté de rupture brutale, donc néfaste pour toute la famille.
Elle est pour Heïm l'être le plus précieux qu'il ait. Elle ne peut pas ne pas le prendre en compte dans ses actes et dans ses paroles.
Je ne laisse ici émerger que l'événement, sans procéder à l'étalage de tous les faits et de tous les cheminements intellectuels qui ont conduit à ce drame paroxystique. Ecrire tout ça reste pour moi extrêmement difficile, car je suis impliqué de toute mon existence et de toute ma constitution.
Le temps est curieux. De mon lit, je vois les arbres revenus à un balancement raisonnable se détachant sur le ciel nouvellement bleu.


Mardi 5 avril
Je griffonne ces lignes avec quelques verres de rouge et de champagne dans le gosier. Pardon pour la possible confusion dans l'expression.
Fabuleux repas de réconciliation avec Heïm. L'horreur vécue hier provoque chez Karl et moi l'épidermique instinct de la sincérité : l'immesurable affection et attachement que nous portons à Heïm. Alice, sous Valium, persiste, tel un iceberg incendiaire.
Nos larmes ont immédiatement désamorcé l'atroce processus. Heïm nous a témoigné sa reconnaissance infinie. Se brûler la cervelle pour un médicament mal ingurgité aurait été un effroyable gâchis, et une tragédie irréparable pour toute la famille.


Samedi 9 avril
Jeudi dernier la télévision, toutes chaînes confondues, s'est mobilisée contre le sida. De 20h50 à 3h du matin, autour du duo Dechavanne-Mitterrand (Frédéric), « vous saurez tout, tout, tout, vous saurez tout sur le » terrible syndrome. Acteurs, chanteurs, animateurs : tous gravitaient autour des témoins et des victimes du fléau.
Dans le bus n°48 qui m'amenait de la Porte de Vanve à la Gare du Nord, je dévisageais des dizaines, des centaines de bouilles. Parmi elles, quelques demoiselles émouvantes par leur beauté qui, peut-être, en pleine jeunesse, sont ou seront frappées par le mal.
Le Pen avait été le premier politique en France à alarmer la population sur la gravité du virus. Aujourd'hui, même les plus gauchards bouffent du plastique, protégeant, avec un érotisme directos issu du supermarket, leurs parties plus très génitales.


Dimanche 10 avril
Les journalistes, chefs de rédaction ou dirigeants de journaux nationaux, ont laissé transparaître, hier dans la nuit, une (encore) plus détestable image de leur manière d'être et de penser.
Revue de presse sur le petit écran. Premier sujet : le suicide de Grossouvre à l'Elysée, petit personnage émacié, à la tête oblongue et à la barbe coupée courte, accessoirement ami intime de Fanfan mité. La troupe journalistique nous saoule plus de trente minutes sur les tenants et les aboutissants du drame. Chacun y va de sa subtilité light, de ses incontinentes analyses, de sa conception faussement moralisée du rôle qu'ils doivent tenir, les coquins et les malins. Indigestes rogatons rotés à la queue leu leu... Après Pelat et Bérégovoy, Fanfan se retrouve bien démuni.


Samedi 16 avril
Avant de partir à Au, revu, dans un café près du Panthéon, la studieuse Aline L. Bientôt avocate, elle a atteint son allure de femme, conservant son hypersensibilité. Charmant moment en sa compagnie. Conversation à bâtons rompus. Elle a su maîtriser ses penchants pour la fête et l'amusement, afin de réaliser son ambition.
Tous ces avenirs qui se dessinent paisiblement : travail, argent, amour, loisirs, amis, voyages... Moi, je ne sais ce que seront mes lendemains. On ne peut m'accuser de conformisme et moins encore de suivre une voie conventionnelle. Force des choses plus qu'intention préméditée.
Nouvelle illustration de l'ivresse sanguinaire qui catapulte un peuple vers l'âge de la barbarie : le Rwanda s'égorge, se bute, s'écharpe, entretenant la puanteur âcre du jus répandu et des corps dégingandés qui jonchent la terre. Le printemps a des couleurs cadavériques.


Mardi 19 avril
L'Onu vient, encore une fois, de nous démontrer sa totale incapacité à faire respecter ses décisions. Même plus un grand machin, juste un petit, un tout petit truc crotté. Les politiques occidentaux s'étaient gonflés de fierté lors de la si tardive intervention pour arrêter le dépeçage de Sarajevo. Avec quelques raids ridicules d'avions bleus, on se croyait invulnérable, ponte du Droit international. Foutaise de technocrates à l'intellect sclérosé par tant d'ineptes procédures pour envisager un numéro de résolution à expédier au plus vite dans les fosses onusiennes.
L'Onu est plus que jamais le repère de l'intellectualisme stérile, des principes pour la bonne parole, des escrocs de l'action politique. Rien, nenni, que dalle, peau de zob. Gorazde, ville musulmane de la feue Yougoslavie, est en cours d'extermination, de réduction en cendre, d'anéantissement par la pisserie du sang d'innocents. Les casques bleus lacèrent leur béret, désespérés que leurs responsables les aient à ce point castrés. Les Serbes massacrent allègrement, jouant le jeu de la guerre à plein. Les instances, gavées de crédits pour faire respecter une prétendue justice internationale, se désolent dans de confortables antichambres. Lamentable d'abjection.
Alors qu'un vrai crime de guerre est en cours d'achèvement, nous, les Français, nous jugeons Paul Touvier, proclamé assassin de l'humanité ! Là on est sévère, impitoyable face à un vieillard adoré par sa famille. La démonstration est faite que plus rien ne fonctionne correctement dans ce monde : Koweït protégé, Yougoslavie bradée. Ordures de politiques, raclures dignes de leur pseudo-légalité !
Notre ventre mou contre les Allemands, lors de la Seconde Guerre mondiale, nous étonne presque aujourd'hui, mais nous n'avons en rien évolué. Une petite faction serbe, pour reprendre les armes qu'elle a placées sous le contrôle de la Forpronu, peut mener ses tueries sans être inquiétée.
Lucide Juppé : « Il n'y a pas de solution militaire dans le conflit ». Mais si, glabre ministre, il y en a une... pour les Serbes ! Mais bon dieu ! ceux qui détiennent les pouvoirs militaires blablatent sans mesure prendre. On va attendre quoi ? Que les Serbes nous envoient dans de beaux paquets des têtes tranchées de casques bleus ? Encore une aberration : Juppé veut une réunion des grandes nations pour adopter une énième position de principe qu'il faudra imposer... mais avec quoi ? La valise diplomatique ?


Mercredi 27 avril
Pathétisme amer ce soir. Vu un film de Serge Moati en hommage à Pierre Bérégovoy le Juste, suicidé. A l'époque, quand j'appris la nouvelle, je roucoulais avec ma douce Kate dans le Grand Hôtel de Cabourg où nous avions décidé de passer un week-end prolongé. A nuitée, découvrant en voiture les beautés alentour, je gardais au fond de la gorge un étrange relent de dégoût pour la clique médiatique, qui enterrait hier et aujourd'hui encense le Premier Ministre. Pour l'homme Bérégovoy, sensible jusqu'à la moelle, je ruminais l'impression confuse d'un magistral gâchis. Ce petit homme, si anodin à première vue, cachait probablement une loyauté trempée qui, au-delà d'une compétence sans cesse améliorée par sa remise en cause quotidienne, alliait sa survie au sens de l'honneur. Homme de gauche je sais, mais je reste profondément ému de cette intime tragédie.
Certainement que mes doutes face à l'infernale déliquescence des affaires professionnelles, face à l’influence néfaste de ma relation avec Kate, face à cette fragile et courte parenthèse dans mes tourments aux portes de Deauville, ont cristallisé plus encore mon désarroi.